Présentation
Notes de travail sur
Le Marchand de Venise en répétition
"Ce que tu as hérité de tes pères, il faudra le reconquérir si tu veux le posséder réellement." Goethe
"Ce qui fut est ce qui sera et ce qui fut fait sera fait à nouveau." L’Écclésiaste 1.9
"Les juifs habiteront tous regroupés dans l’ensemble de la maison sis en ghetto, près de San Girolamo et afin qu’ils ne circulent pas toute la nuit, nous décrétons que du côté du Vieux Ghetto où se trouve un petit pont, et pareillement de l’autre côté du pont seront mises en place deux portes, lesquelles seront ouvertes à l’aube et fermées à minuit par quatre gardiens engagés à cet effet et appointés par les juifs eux-mêmes au prix que notre Collège estimera convenable." Décret du 29 mars 1516
Shakespeare, le territoire merveilleux de l’acteur et du metteur en scène. Cette saison est placée pour Cécile Garcia-Fogel sous le signe de Shakespeare.
D’abord en tant qu’actrice avec La Nuit des rois, mise en scène de Christophe Rauck ; puis, comme metteur en scène, une adaptation du Roi Lear pour les enfants, dans le cadre d’Odyssées 78, biennale de création théâtrale pour la jeunesse, dirigée par Heyoka-centre dramatique national pour l’enfance et la jeunesse de Sartrouville, en mars 1998 ; et aujoud’hui, Le Marchand de Venise. C’est pour elle l’occasion de se souvenir que ses premiers pas dans l’apprentissage du métier d’actrice se sont faits avec Shakespeare, d’abord à la découverte des Ateliers de Stuart Seide à la rue Blanche, puis au Conservatoire avec à nouveau Stuart Seide mais aussi avec Jean-Pierre Vincent. C’est là que sa passion s’est révélée, forgée, confirmée au fil du temps. L’ayant expérimenté comme actrice, c’est comme metteur en scène qu’elle souhaite l’aborder.
"Pour moi, dit-elle, il y a dans Shakespeare toute la matière qui permet à un acteur et un metteur en scène de se découvrir et de reconnaître son monde intime, son imaginaire. S’y mélangent le petit et le grand, le rapport direct humain, le rapport cosmique". "Mon petit corps est las de ce grand monde", dit Portia dans Le Marchand de Venise.
S’installant pour quelque temps sur le territoire de Shakespeare, c’est autant sa sensibilité d’actrice que de metteur en scène qu’elle pourra y déployer, avec cette jubilation vibrante que procure le travail avec les acteurs, avec le sentiment qu’avec Shakespeare, elle a l’impression "d’inventer le théâtre de ses rêves". De l’importance de la musique chez Shakespeare comme source de paix
Lorenzo :
Regardez un troupeau sauvage et vagabond,
Une horde de jeunes poulains indomptés
Qui bondissent follement, mugissent et hennissent,
Emportés par l’acteur de leur sang...
Qu’ils entendent seulement le son de la trompette,
Ou qu’un air de musique atteigne leurs oreilles,
Vous les verrez soudain s’arrêter tous ensemble,
Leur farouche regard changé en air timide
Par la douce puissance de la musique : aussi le poète
A-t-il imaginé qu’Orphée attirait les arbres, les pierres, et les flots
Car il n’est rien de si brut, de si dur, et de si furieux,
Dont la musique un temps ne change la nature...
L’homme qui n’a pas de musique en lui,
Et que ne touche pas un concert de doux sons,
Est propre aux trahisons, aux stratagèmes, et au pillage
Les mouvements de son esprit sont ténébreux comme la nuit,
Et ses désirs sombres comme l’Erèbe :
Méfiez-vous d’un tel homme... écoutons la musique.
Acte v - Le Marchand de Venise
Antonio (Marc Chouppart)
Figure du Christ. Un homme malade de convictions, de son amour pour Bassanio tout à fait
mystérieux, à moitié avoué. Le droit à l’émotion ? Il se l’interdit. Le
procès ? "Le plus grand jour de sa vie".
Shylock (Simon Abkarian)
Léa, sa femme, est morte. Une fille à ses côtés qui s’ennuie. Son commerce, son
intégration, bien que difficiles, marchent. Les affaires sont bonnes mais l’homme
souffre. Le plus grand jour de sa vie ? Le jour où Antonio lui demande ce prêt. Tout va
s’ouvrir, l’envie d’être ami avec lui, de le manger aussi... Le meurtre ne
l’effleure à aucun moment, c’est une affaire de chair et de cœur.
Bassanio (Michel Bompoil)
Se cherche. Venise, les fêtes, les filles, l’argent qui glisse entre les doigts.
Portia sera son os. À son contact, il devient cosmique, naïf mais il faut une épreuve.
L’anneau en sera une. Les dégâts après, on ne les connaît pas.
Gratiano (Alain Aithnard)
Son acolyte, le mister swing des nuits vénitiennes. D’où il vient, on ne sait, il
suit insouciant les aventures, il s’en sort avec l’intendante de Portia. Au
procès, il devient fou, pourquoi ? Il y a peut-être des précédents ! Il est le plus
violent de tous.
Lorenzo (Mathieu Busson)
Autre vénitien, difficile à cerner également. Il brise les barrières en
épousant la gentille juive Jessica. L’acte V révèle un homme fou de musique, un
poète.
Jessica (Valèrie Beaugier)
La musique, c’est ce qui l’unit à Lorenzo. Sa judaïcité la gêne,
l’empêche... Elle ne gardera comme bagage de sa fugue que la caisse de son père et
son accordéon de petite fille.
Gobbo (François Loriquet)
Homme à tout faire de Shylock, son "valet", disons. Il rêve de belles
livrées, de lard et de jeunes filles en tout genre. Employé chez le juif, vivant dans le
ghetto de Venise, il est perdu. Son antisémitisme est, disons, l’antisémitisme de
base des pauvres de l’époque : refroidissant !
Portia (Marie Desgranges)
Riche héritière, belle, terriblement intelligente. Il n’y a pas son égale sur la
terre, dira Jessica. Elle fascine mais elle est aussi de chair et d’os.
Mélancolique, elle a des coups de cafard de quelqu’un qui a tout. Mais on la suit,
on la dévore. Qui est ce Bassanio ? Son os à elle.
Nérissa (Aurélia Puchault)
Elle dit peu, elle voit tout... Elle agit quand il est bon de le faire et quand ça peut
l’arranger. Elle représente l’autorité du père mort. Une sorte de Malvolio au
féminin.
Salério, Solanio (Daniel Vouillamoz)
Les énigmes absolues. Qui sont-ils ? Ils ouvrent la pièce et suivent toute
l’action. Mais que vivent-ils, qui s’occupent de savoir ce qu’ils en
disent, ce qu’ils en pensent ? En présence de Shylock, une facette se révèle, ça
part d’un coup, ça vient d’on ne sait où.
Mme la doge de Venise (Anne-Cécile Crapie)
Jeune avocate italienne, très bonne famille, toute fraîchement sortie de l’École
de droit. Une grosse affaire, beaucoup de passion.
Et puis d’autres encore à découvrir : le Prince d’Aragon, le Prince du Maroc, Gobbo Père, les suites, les personnages inventés. Laissons la surprise.
Cécile Garcia-Fogel
Metteur en scène
Notes de travail sur Le Marchand de Venise en répétition
Il y a dans Le Marchand de Venise des trésors que le travail des répétitions dévoile de jour en jour. Il se dégage de cette pièce une atmosphère de conte qui, dès ma première lecture, a suscité mon imaginaire.
Antonio - Shylock une histoire de cœur et de chair
Tout d’abord, c’est le couple Antonio-Shylock qui m’a passionnée dans sa
complexité, ce rapport amour-haine qui le constitue. Et c’est en travaillant que
toutes les voies de la psychologie de ces deux personnages se sont ouvertes à moi.
Shylock, un usurier, père d’une fille, homme seul sans femme comme beaucoup de
pères chez Shakespeare, essaye à lui tout seul d’affronter la société
vénitienne. Shylock, l’homme, est juif. Shylock travaille, parle la langue des
Vénitiens avec beaucoup d’aisance, son imagination est très forte, il joue avec
cette langue qui n’est pas la sienne. Dans la première rencontre avec Antonio,
c’est un homme d’une grande finesse, d’une grande connaissance que je
découvre, les références bibliques jaillissent de part et d’autre et l’on
sent que derrière cette affaire de prêt se cache une passion de ces deux hommes pour la
foi qu’ils ont chacun en leur loi. C’est ce qui les fait se rencontrer,
s’affronter et c’est au centre de cette confrontation que je me poste, tel un
chirurgien détectant chaque souffle, chaque relent de haine ou d’attraction.
La question dérangeante de l’antisémitisme
A la question qui reviendra constamment : Shakespeare est-il antisémite ? Je n’ai
pas de réponse. Chaque personnage que j’aborde dans la pièce me fait poser cette
question. Depuis la mort du Christ, l’Église a tenté d’imposer sa force au fil
des siècles, on a fait admettre dans la tête des gens l’entière responsabilité
des juifs dans la mort du Christ, le choix de gracier Barabas... La découverte d’un
manuscrit en grec ancien qui donna lieu à une série d’émissions fut
d’ailleurs un véritable choc pour moi. Il remettait en cause tout et
m’éclairait sur l’origine de cette chose sournoise et tout à fait mystérieuse
qu’est l’antisémitisme. Shakespeare vit une époque où l’on ne manque pas
d’attaquer les juifs et de les accuser de tuer des enfants, de les manger. Les juifs
sont pour les moines franciscains des suceurs de sang chrétien et cela est
quotidiennement déclamé dans les rues, ce qui entraîne par la suite de véritables
pogroms. Que dire alors de l’antisémitisme de la pièce ? Elle en parle, certes. Ce
sujet épineux que Shakespeare ouvre à travers cette histoire nous dérange car la Shoah
et l’histoire du peuple d’Israël pèsent dans l’Histoire. Les confusions,
les associations sont nombreuses et continueront toujours et encore.
Le rôle des femmes
L’histoire de Portia est aussi pour moi une grande découverte. Jeune femme
mélancolique, orpheline, elle attend dans sa prison dorée que le prince découvre la
bonne énigme qui la délivrera de cette attente et peut-être l’emprisonnera dans un
mariage obligé. La jeune fille est dépassée par une telle situation "Nul doute que
le seul à bien choisir sera un homme que vous aimerez pour de bon". Telle est la
conviction de Nérissa et tel est le projet secret du père. Puis l’épisode du
procès est une véritable transgression pour elle. Elle joue un rôle absolument
incroyable dans ce procès quand on imagine une femme dirigeant un procès à cette
époque. C’est précisément l’orientation que j’ai prise : un procès avec
des femmes à la cour. Une justice féminine en apparence plus douce mais implacable.
Shylock est fendu par le sourire de madame le juge.
Un travail d’artisanat
Après un mois et demi de répétition, mon travail s’appuie sur les situations, les
personnages, le texte, les acteurs et encore les acteurs... J’ai glissé à des
moments précis de la pièce des moments de bascule avec la musique, comme élément de
l’action, sans étouffer de fond sonore le spectacle. La scénographie très simple
évoque un port, un quai, comme lieu de rencontre ; quelques éléments (caisses,
parachutes) évoluent au fil de l’action par des manipulations très légères. Les
costumes seront à la croisée de plusieurs styles avec une tendance contemporaine mais
dans un mélange de matières qui peuvent donner l’illusion de Venise, du Maroc, de
l’Espagne. Je retrouve des compagnons de Trézène Mélodies et des compagnons
d’Henry VI. Shakespeare me poursuit depuis longtemps déjà, c’est lui qui
m’a appris à jouer, il m’apprend aujoud’hui à bâtir une situation, un
espace, le mouvement intérieur d’une scène, ses différents plans. La forme
m’est inconnue à ce jour, bien que l’espace se dessine peu à peu. C’est
dans un esprit d’artisanat que j’ai souhaité travailler et non pas dans le
désir d’affirmer le fait que je suis un metteur en scène. La forme et
l’esthétisme, comme pour Trézène d’ailleurs, se révèleront petit à petit
au fil du travail. Tel est mon désir.
Cécile Garcia-Fogel
Metteur en scène
76, rue de la Roquette 75011 Paris